Chapitre 4 : Vieilles branches


Une odeur de sous-bois, mêlant le terreau à la mousse, vint titiller les narines meurtries de Violino qui fit une grimace.

« Ah ah ah ah… sacrée vieille branche…! Debout là-dedans… ! Eh bah, non d’une souche en bois, j’ai bien cru que t’étais mort mon bonhomme… ! Ah ah ah ah…! Debout là-dedans… Les enfants… ? Chérie… ? … Venez voir ce qui nous tombe des nuages…!

Dans la brume de ses esprits totalement troublés, Violino aperçut des formes étranges et tordues qui approchaient de lui et s’agitaient.

« Il n’a pas l’air bien solide ton gars, papa, il est tout juste bon pour la sciure, le pauvre…! En tout cas, moi j’l’aime pas trop ! » 

Celle qui s’adressait à son père avec tant d’élégance était la fille ainée de la famille que Violino arrivait à présent à distinguer. Le père était un gros morceau de bois tordu dont il ne restait que quelques écailles éclatées et gonflées. Une excroissance noueuse et boursoufflée faisait office de nez et un abondant magma de lichen et de broussailles lui servait de tignasse et de barbe. En le regardant de plus près, deux limaces paisibles formaient ses sourcils.

La mère, tout aussi hirsute que son mari, avait quelque chose d’harmonieux dans l’organisation de ses formes.

« J’lui donne trois jours pour être debout, je ne nourris pas une bouche inutile à la maison, je te le dis tout sec… !

— Fais pas ta rude ma croute, j’en fais mon affaire ! »

Trois autres morceaux de bois un peu plus petits qui s’étaient frayé un passage près de la couche de Violino le regardaient avec attention.

« T’es marrant avec ta tête toute cabossée !

— Comment tu t’appelles… ?

— Je m’appelle Violino 

— Ah ah ah ah… ! C’est marrant comme nom, “vieux Lino”…! Ah ah, sacrée vieille branche !

— Hey, vieux Lino, tu voudrais jouer au bois de fer avec moi ? lança le deuxième marmot. 

— Je le trouve trop trop beau, dit le troisième s’approchant tout près des cordes de Violino en voulant les toucher.

— Bas les pattes Pernambouc… ! Tu ne vois pas que tu le fatigues ?

— Tu ferais un bel archet plus tard, dit Violino, amusé en ouvrant un oeil plus grand que l’autre.

— Papa, c’est quoi un archet ?

— Un genre d’artiste qui passe ses journées à faire de la musique. — Je peux essayer ?

— Bas les pattes, je t’ai dit ! »

(Pernambouc joue avec les cordes de Violino)

Violino qui s’était endromi quelques heures, rassuré par ses hôtes, donna des signes de vouloir se lever. Se redressant sur sa couche, il vit qu’il était à l’abri sous une voute de branches et d’herbe servant de maison à la famille des «Bois-Tordus», comme il les appela.

Dans le miroir d’une flaque d’eau, il put voir son visage meurtri : son vernis était écaillé. Il avait vraiment eu de la chance de ne pas se faire plus mal.

« Ooh Violino, tu es réveillé ? dit Pernambouc.

— Bas les pattes Pernambouc… ! Ah ah ah sacrée vieille branche… Te voilà sur souche…! Aujourd’hui, tu as de la chance, on est «dibranche» et on n’a pas le droit de travailler… ! Alors on va boire et discuter… ! Ah ah ah sacré Vieux Lino ! »

— Heu, je m’appelle Violino !

— Hein… !? Vieuux Linô ! 

— ViOlinnno ! 

— Oui, bon, ah ah ah sacrée vieille branche !»

Violino fut entrainé, boitant, à l’extérieur. La demeure donnait sur une assez jolie clairière qui, pour l’heure, était baignée par les rayons du Soleil qui filtraient à travers les grands arbres.

« Tiens, bois ça, dit le père en lui tendant une sorte de gros fruit creux contenant un liquide brunâtre… Ça va te remettre debout !».

En goûtant le breuvage, Violino crut que tout le reste d’esprit qui lui restait s’enfuyait de son corps comme un ouragan.

« Ah ah ah ah, sacrée vieille branche ! » 

Toute la famille rit en voyant le pauvre Violino secoué par le breuvage.

La tête lui tourna et il se mit à fredonner un air plutôt étrange.

(mélodie étrange)

«Dis-moi, vieille branche, d’où venais-tu en nous tombant du ciel comme tu l’as fait l’autre soir ?

— Ah, je suis tombé du ciel… ? J’m’en souviens pas du tout… ! »

Durant un long moment, Violino marqua une pause dans leur conversation et fixa le vide comme s’il cherchait à trouver, en lui, la solution à un problème dont il ignorait la source. 

La magie éclatante d’une immense toile d’araignée brillant dans le soleil le sortit de ses pensées. Quelques mouches s’y étaient prises et agitaient le piège de fil. Il se mit à déchiffrer les notes qu’elles formaient sur la toile comme sur une partition et voulut jouer.

(déchiffrage)

«Avec ma corde toute distendue, je n’arrive pas à jouer et il me manque une cheville pour l’accorder …!»

La fille ainée attrapa un nœud de bois qui trainait par terre et le planta sans ménagement dans la coquille de Violino.

Paré de sa nouvelle cheville de bois brut, il avait l’air amusé de ressembler à un pirate et proposa à Pernambouc de l’initier aux joies de la musique.

(Musique)

La Lune, intriguée par cette joyeuse réunion, fit une brève apparition et le regard qu’elle posa sur Violino, lui réveilla une impression de déjà vécu.

« Bonne nuit madame…! »

La Lune soupira et disparut.

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